Dissertation : Nos désirs sont-ils destinés à nous décevoir?

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Une copie de Hugo R. (TSSVT)

 

On peut définir le désir comme étant une aspiration instinctive, à la limite de la passion et de la raison.

En effet, le désir, sans pour autant être un fantasme superficiel, n’est pas une volonté rationnelle et pragmatique, mais il représente tout de même un aspect plus profond d’une personnalité. Ainsi, étant profondément ancré en nous, ce désir peut mener à la déception lorsque sa réalisation ne correspond pas à nos attentes.

On peut alors se demander si nos désirs sont destinés à nous décevoir.

D’un côté, les désirs, qui reflètent notre personnalité, peuvent nous décevoir si ceux-ci ne correspondent pas à nos attentes. De l’autre, les désirs sont aussi la première étape vers un sentiment d’épanouissement, voire de joie.

Ainsi, les désirs sont-ils destinés à nous décevoir, ou bien au contraire permettent-ils d’accéder à une forme d’épanouissement nécessaire ?

Nous constaterons que malgré la possibilité d’être déçu par nos désirs, ceux-ci sont nécessaires et peuvent nous apporter une forme de bien-être. On pourra cependant prendre en compte le fait que notre comportement est déterminant face au sentiment de déception.

Les désirs seraient donc voués à nous décevoir, et cela pour de multiples raisons.

Les désirs, qui émanent d’un élan plus profond qu’on ne pourrait le croire, peuvent se révéler être irréalisables : les désirs dépassent certaines lois et conventions, qu’elles soient implicites ou explicites. Ainsi, le désir de voler n’est pas compatible avec les lois naturelles : l’Homme n’est pas muni d’ailes qui lui permettraient de voler. Le désir d’éternité, le désir de gigantisme, ne sont pas non plus compatibles avec les lois naturelles. Par ailleurs, ces désirs ne sont pas non plus compatibles avec les conventions sociales ! On dira d’un enfant qui émet ces souhaits qu’il est rêveur, d’un adulte qu’il n’a pas grandi, qu’il devrait être plus pragmatique, plus mature. De la même manière, les désirs de paix dans le monde, ou plus simplement, de s’habiller de manière plus extravagante, ne sont pas compatibles avec les mœurs actuelles, qui prônent la sobriété et la raison (bien que des mouvements plus extravagants existent, et ont toujours existé). Le désir, avant de se concrétiser, doit donc s’il le faut s’affranchir de multiples barrières, ce qui explique pourquoi le désir nous destine à la déception.

Dans un autre cas, c’est le fait-même de désirer qui nous destine à être déçu. Le désir idéalise l’objet imaginé : le fait même d’imaginer l’objet entre nos mains devient l’objet du désir, et ainsi l’objet en lui-même se retrouve dépossédé de sa fonction de désir : « On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on possède. », affirme Rousseau, philosophe et écrivain français du XVIIIe siècle. Dans ce cas précis, le désir nous destine forcément à la déception, puisque la situation imaginée n’est pas la situation réelle, qui est bien moins satisfaisante que dans notre imagination ! L’imagination, nourrissant le désir, est donc ici la source de notre déception : le réel et l’imaginaire sont alors confondus, et il devient plus difficile de faire preuve de clairvoyance. En les séparant, on pourrait arriver à une situation de satisfaction, ou au moins potentiellement à amoindrir la déception de la situation finale.

Ce n’est pourtant pas notre seul « tort » : le mimétisme, que l’on définit comme la reproduction inconsciente des faits et gestes adoptés par un groupe social afin de marquer son appartenance, s’applique aussi à nos désirs : nous désirons inconsciemment ce que désire l’autre, dans le but d’imiter l’autre et ainsi de devenir soi-même un modèle. C’est donc un besoin d’exister vis-à-vis de l’autre, de se sentir exister. René Girard, anthropologue et philosophe français, soutient cette thèse : « Le désir est essentiellement mimétique » (La Violence et le Sacré) affirme-t-il. Le désir, qui pourtant est par définition une part profonde de notre personnalité, dépendrait donc d’autrui. Cependant, jouer à être un autre que soi finit par nous décevoir, car ce jeu d’acteur ne permet pas de concrétiser notre désir profond qui ne demande qu’à s’exprimer : il faut alors choisir entre être un modèle pour les autres, ou être un modèle  soi-même, c’est-à-dire être fidèle à soi-même, et à ses désirs. Cependant, cela est une question de choix, et dépendra de la personnalité de chacun : si nos désirs impliquent d’être considéré comme un marginal par la société, passer outre ce jugement ne sera pas aisé.

Les désirs seraient donc voués à nous décevoir : en cause, la difficulté à s’affranchir des lois physiques et des mœurs. Cependant, les désirs, qui nous poussent vers le mouvement, l’action, et aussi vers l’inconnu, ne sont-ils pas le premier pas vers un sentiment de bien-être ?

Les désirs qui sommeillent au plus profond de chacun expriment une partie de notre personnalité : persévérer afin de les accomplir permet donc de réveiller cette partie ensommeillée de notre personnalité, et donc de se découvrir, de connaître des capacités qu’auparavant nous n’aurions pas suspectées, qu’importe si le désir n’a pu être assouvi. Selon Alain Badiou, philosophe français, « le bonheur est absolument possible, (…) sous la condition des risques pris dans des rencontres et décisions, lesquelles sont proposées en définitive, à un moment ou un autre, à toute vie humaine » : persévérer dans l’accomplissement de ses désirs en prenant des risques, permettra alors d’atteindre une forme de bonheur. Ici, ce n’est donc pas la finalité qui compte, mais bien le chemin : se découvrir permet ainsi de mieux s’accepter, et de développer un sentiment de puissance active. Le désir pousse au sentiment d’acceptation ainsi qu’à une forme de bonheur, des concepts qui s’opposent à la déception.

En plus de permettre de s’accepter, les désirs ont un autre effet bénéfique : ils permettent la puissance créatrice, qui occupe une place importante chez l’être humain. Cet argument est en fait à la source du premier : nous avions exprimé le fait que les désirs permettent de se découvrir tout au long du processus d’accomplissement des désirs. Alors que dans le premier argument nous nous intéressions au processus de découverte de soi émanant du désir (donc le chemin), nous nous intéressons ici à la genèse du mouvement (donc le point de départ du processus) : les désirs permettent le premier mouvement, et poussent un individu qui souhaite accomplir ses désirs à développer son inventivité, à faire preuve d’ingéniosité, voire de génie, des armes dont un individu aura besoin afin de s’affranchir des différentes barrières rencontrées sur son chemin.

Ainsi formulés, les deux arguments précédents nous permettent de relever un fait intéressant : les désirs sont une source de l’interaction humaine, et se révèlent alors nécessaires ! Les désirs lient les Hommes entre eux : lorsqu’on désire, on désire un objet, qui a donc un rapport avec les Hommes, ou bien alors, on peut désirer autrui directement, l’interaction étant dans le premier cas indirecte et dans le second directe. La notion de nécessité est ici importante : l’être humain, être social, vit en groupe et donc d’interactions humaines. L’Homme ressent donc le besoin de désirer, dans le but de s’épanouir, aussi bien de la concrétisation de ses désirs que par les interactions nécessaires à la concrétisation de ses désirs. Les désirs permettent donc un épanouissement nécessaire : la concrétisation de nos désirs nous donne l’occasion de nous découvrir nous-mêmes et de devenir plus forts à travers un processus de concrétisation, ainsi que de répondre à un besoin qu’est l’interaction, nécessaire au bien-être, résultant en une possible satisfaction personnelle, due à l’accomplissement de celui-ci.

Les désirs peuvent donc apporter la déception, ou bien au contraire être considérés comme une forme de bien-être nécessaire. La finalité du désir est donc trouble : la destinée étant facétieuse, peut-on prédire, comme le montre la présence du terme « destinés » dans notre question initiale, l’issue finale de nos désirs ?

De tous temps, l’Homme a toujours cherché à anticiper le futur, à devancer la nature, afin de se préparer. L’Homme est curieux : il souhaite constamment connaître ce qu’il ne sait pas, comptant parfois sur sa chance, quand bien même l’issue est toujours imprévisible. Machiavel, dans son traité politique Le Prince, parut en 1513, rappelle que la nature se réserve la moitié de toute issue finale : « La fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais elle nous abandonne à peu près l’autre moitié ». L’Homme, peut-être par prétention, ou simplement par peur, s’évertue à anticiper et prédire ce qui se passera dans le futur. Il ne se voit pas contraint d’accepter la part de hasard dans la plupart des situations

Dans ce cas, il serait peut-être opportun d’apprendre à accepter le sentiment de déception lorsque celui-ci ne dépend pas de nous-mêmes ? Par définition, le désir est une aspiration instinctive, à la limite de la passion et de la raison : le terme « instinctive » montre bien que l’Homme est impuissant face à une impulsion innée et nécessaire. Une solution serait donc de se débarrasser de ce comportement enclin à la déception : il faudrait donc accueillir la mauvaise nouvelle et y faire face, au lieu d’en être effrayé. On peut rapprocher ce point de vue de celui de Marc-Aurèle, dans son œuvre Pensées pour moi-même : « Souviens-toi, dans toute circonstance qui peut provoquer la tristesse, de cette utile maxime : « Non seulement l’accident qui m’est survenu n’est point un malheur, mais c’est un bonheur véritable si je sais le supporter avec un généreux courage » ». Selon Marc-Aurèle, tout serait donc une question de point de vue : bien que le terme « accident » ait une connotation péjorative, nous sommes capables de faire évoluer le sentiment émanant d’un évènement qui serait négatif en travaillant sur soi, et en essayant de transformer notre jugement.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul comportement que nous pourrions envisager de faire évoluer. Le manque de volonté personnelle est aussi à prendre en considération. La volonté guide le corps et l’esprit : ainsi, une personne déterminée se dirigera de facto vers son objectif, ici la concrétisation de ses désirs, alors qu’un individu léthargique et sans volonté s’en détourne. Alain Badiou souligne lui aussi lors de son interview dans le journal Le Monde l’importance de « ne pas cesser de vouloir ce que (l’on veut) ». On souligne ici l’importance de la volonté, et l’importance du consentement. On peut penser que si l’on est déçu d’une issue quelconque, c’est que quelque part, on accepte d’être déçu. Il ne faut néanmoins pas confondre les expressions « accepter d’être déçu », et « accepter la déception » : la première implique un sentiment personnel, c’est-à-dire accepter le fait qu’une situation nous fasse nous sentir mal, et donc par lien de cause à effet, se laisser submerger par la situation et en devenir la « victime ». La seconde expression n’inclut pas de sentiment personnel : on accepte la finalité, mais on essaie au mieux de rester maître de la situation, donc de ne pas s’y soumettre.

En conclusion, nos désirs, bien qu’ils doivent s’affranchir de multiples obstacles, nous permettent de nous découvrir et de devenir plus forts par le biais du processus de concrétisation de ceux-ci. Cependant, notre comportement vis-à-vis de la déception peut évoluer : être déçu de la finalité d’un évènement sur lequel nous n’avions aucun contrôle est chronophage, et nous destine à la déception, tout comme notre mauvaise tendance au fatalisme, ou encore notre manque de volonté personnelle. Il est intéressant de voir la propension de l’Homme à accuser la situation, en oubliant que lui-même est en capacité de changer. Bien que changer ne soit pas quelque chose de facile à faire, la récompense à la clef est immense ; le fait même de vouloir changer est déjà un excellent début !